Violences en Inde

VIOLENCES – SITUATION DU MAMMIFERE HUMAIN FEMELLE EN INDE

Introduction
Le recul que l’on peut avoir en tentant de déceler les mécanismes de violences dans une culture étrangère permet de mieux se repositionner ensuite sur ceux de sa propre culture. La situation si extrême et « caricaturale » de l’Inde permet d’identifier plus clairement les différentes formes de violences à l’encontre des femmes et d’en formuler plus aisément les causes. Une situation similaire sur certains points pourrait se développer dans une Europe où le taux de chômage exploserait, où le chaos et la fierté matérielle déchue de nombreux hommes les amèneraient à reporter leur volonté de contrôle et de possession sur leur épouse et leur(s) fille(s).

En effet, depuis toujours les femmes sont en première ligne lors de conflits ou de crises économiques et sociales. Elles sont les premières à perdre leur travail et à subir des violences. Lors de crises, le repli communautaire et le retour à certaines « valeurs » fondamentales amène son lot de violences et de pertes de libertés dont les femmes sont les victimes désignées. Dans cette vieille Europe aujourd’hui métissée, certains extrémismes culturels et religieux ont été dilués par la religion consumériste de ces dernières années mais pourraient ressurgir. Une femme avertie en vaut deux.

Quoi qu’il en soit, même si l’on préfère imaginer un avenir radieux avec des femmes qui gagneraient toujours plus de droits, de libertés et subiraient moins de violences, il est je pense nécessaire de nous sentir concernés par la  situation actuelle de nos sœurs indiennes qui ont l’un des plus haut taux de suicide au monde.

1. Femmes de ménage d’expatriés
Ici à Mumbai où je vis mon 15ème mois en Inde, je ne compte plus le nombre d’expatriés qui me racontent le passage à tabac de leur femme de ménage ou de celles de connaissances. Il me semble que les femmes de ménage d’expatriés sont plus sujettes à se faire rouer de coups par leur belle-mère, mari, beau-père ou beau-frère pour deux raisons:

Elles sont en général mieux payées que lorsqu’elles travaillent pour une famille indienne.  A côtoyer une occidentale, découvrant sa liberté et ses rapports plus égalitaires avec son mari, elles s’« émancipent » quelque peu. Le danger pour ces femmes est que du côté des membres de leur belle-famille (en Inde l’épouse va généralement vivre dans la famille de son mari) ces deux points soulèvent deux « problèmes »:

  • Gagner plus d’argent veut dire qu’elles pourraient être tentées de quitter leur mari et leur belle-famille si souvent violents.
  • L’émancipation d’une femme et les revendications qui suivent ou risquent de suivre sont un crime: il faut rester humble et soumise, ne pas sortir de la ligne culturelle patriarcale et sacrée que la majorité des femmes elles-mêmes cautionnent (d’où les belles-mères qui cognent leur bru).

Les femmes occidentales, même les plus serviles avec leur mari, se rendent rapidement compte de l’état de soumission de leur femme de ménage et, croyant bien faire, tentent parfois de les réveiller un brin. Elles les éclairent sur certains sujets, les paient « trop », leurs offrent des cadeaux ou les emmènent en sorties (courses, médecin, promenade, etc.) et par là-même les mettent en danger car toute la belle-famille de leur employée est à l’affût des moindres signes d’épanouissement et n’hésite par à réagir radicalement pour ramener l’effrontée à la raison.

Ces premières discussions avec des femmes expatriées et par la suite avec leurs employées et d’autres Indiennes m’ont fait découvrir des violences à l’encontre des femmes beaucoup plus fréquentes et variées qu’en Europe. Si l’on veut en comprendre les causes, il faut étudier la culture indienne et son système patriarcal qui en est responsable. Et il faut vivre ici, tant la gravité de la situation parait impossible et caricaturale sous le vernis d’un peuple si souriant, calme et accueillant.

Esclavagisme:
– Méthode et doctrine de ceux qui pratiquent l’esclavage.
– Système social fondé sur l’esclavage.

 Peur:
– Crainte du jugement, des réactions de quelqu’un, qui fait qu’on adapte son comportement, qu’on obéit à certaines consignes.
– Appréhension, crainte devant un danger, qui pousse à fuir ou à éviter cette situation.
– Crainte que quelque chose considéré comme dangereux, pénible ou regrettable, se produise.

2. Bollywood: actrices chanceuses
Je ne cherche pas pour autant à salir un pays et un peuple que j’aime et qui m’a accueilli. Il y a du bon et du mauvais dans toutes les cultures. Concernant le cinéma par exemple, les Priyanka Chopra, Bipasha Basu et autres stars indiennes, contrairement aux actrices européennes ou américaines, n’ont pas à montrer leurs seins dans leurs films et ne doivent pas embrasser et se laisser caresser par leurs homologues masculins qui, comble de leur malheur, sont le plus souvent bedonnants, ont des dents jaunes, des doigts boudinés et sont cinquantenaires ou plus…

A Bollywood, il y a de très rares scènes où on se touche les lèvres et pas de scènes au lit ou à l’arrière d’une voiture. Il est plus « agréable » à ce sujet d’y être actrice même si les femmes restent cantonnées aux rôles passifs de faire-valoir ultra sexy du héros viril. Il y a même une certaine égalité physique de traitement car les hommes se doivent eux aussi d’avoir des corps affutés pour faire carrière car la quasi-totalité des films contiennent plusieurs longues scènes de danse. En outre, la culture matérialiste du paraître associée au modèle indien du héros agressif – donc bagarreur – fait que les stars masculines sont des top modèles musclés et secs (Hrihtik Roshan, John Abraham, Shahrukh Khan, Salman Khan) ou ont au minimum un ventre plat et des bras travaillés (Akshay Kumar, Ranbir Kapoor, Amir Khan, Emraan Hashmi). Une règle esthétique aux antipodes des « exigences » physiques que le cinéma français impose aux comédiens masculins…

En France, les comédiens ont le droit de vieillir, d’avoir des « poignées d’amour » et des petits bras laiteux qui n’ont jamais tenu d’haltères ou de raquette de ping-pong alors que les comédiennes doivent rester plutôt jeunes et toujours sveltes. Cherchez l’erreur.

3. Nombreuses violences
Qu’elles soient femmes de ménage, enfants, mères au foyer, étudiantes, secrétaires, directrices ou autres, les Indiennes sont particulièrement exposées à de nombreuses violences découlant d’une culture patriarcale à l’extrême. Des violences qui commencent avant même la naissance à travers un avortement sélectif massif.

Violences concernant les filles et jeunes femmes vivant chez leurs parents:

  • La malnutrition: on privilégie la santé des garçons.
  • Moins d’accès aux soins: on paie d’abord les soins pour les garçons.
  • Privation du droit de se déplacer: la jeune fille est fliquée par toute la famille qui ne veut pas qu’elle côtoie des garçons, s’émancipe, soit qualifiée de frivole ou soit agressée (déshonneur sur la famille et impossibilité de marier une fille impure). *
  • Privation du droit de suivre des études: le bon chemin est de se marier, d’avoir des enfants et de rester à la maison donc on rechigne à dépenser de l’argent pour les études d’une fille.
  • Interdiction de travailler ou de faire un travail nécessitant de se déplacer ou de côtoyer des hommes ou menant à l’autonomie, l’émancipation.
  • Interdiction de garder son argent: il y a un pot commun géré par les hommes de la famille.
  • Obligation de se marier: la voie « sacrée » (voir Un rôle sacré).
  • Interdiction du choix de l’époux: le père ou le frère aîné si celui-ci est décédé choisit le « bon mari ».
  • Privation d’héritage: tout revient aux héritiers mâles qui redistribuent ou non.
  • Obligation de tenir la maison: ce ne sont évidemment pas les frères qui balaient, font la cuisine, nettoient le linge ou font leur lit.
  • Violences physiques: dans une pareille société patriarcale, le père et les frères ont la main leste si une quelconque règle n’est pas respectée.
  • Crime d’honneur: la jeune fille est la propriété de son père et de ses frères, elle représente également l’honneur de la famille. Si elle « déshonore », parfois on la tue.
  • Harcèlement sexuel.
  • Viol.
  • Attaques à l’acide: vengeance d’un petit ami ou d’un prétendant éconduits.

*La crainte de l’agression sexuelle, du viol que les membres de la famille brandissent pour empêcher les femmes de se déplacer n’est qu’un moyen de pression pour les brider plus encore. Statistiquement, les femmes sont bien plus en danger dans leur famille face aux hommes qu’elles connaissent. Le « Reste à la maison c’est plus sûr !» n’est qu’un des nombreux exemples de l’immense hypocrisie qui sert à enfermer et déclasser les femmes.

Violences concernant les femmes mariées:

  • Violences conjugales: l’épouse est la propriété du mari et comme elle est soumise on peut se défouler sur elle. Il n’y a ni risque de rébellion, ni risque juridique et les voisins ne s’en préoccupent pas car tout ce qui relève de la sphère privée ne regarde personne.
  • Exploitations en tous genres (voir Une rivale fragilisée).
  • Viol: par le mariage, l’épouse est engagée à satisfaire son mari. Le viol conjugal est officiellement interdit mais dans les faits, inutile de tenter de se plaindre.
  • Violences liées à des « problèmes » de dot: la famille de la mariée doit payer celle du marié au moment du mariage puis régulièrement lui faire des « cadeaux ». Quand celle-ci refuse de céder au chantage qu’exercent parfois des familles ou quand elle a de faibles moyens, les membres de la belle-famille font pression sur l’épouse pour qu’elle insiste auprès de sa famille.
  • Interdiction, impossibilité d’avoir la garde de l’enfant.
  • Attaques à l’acide: l’époux, le beau-frère ou le beau-père supputant ou apprenant une liaison extraconjugale, un comportement « libertin » ou une volonté de divorce ou de séparation venge son honneur et celui de la famille en balançant de l’acide sur le visage de la victime.
  • Crime d’honneur: les « raisons » sont les même que celles liées aux attaques à l’acide.
  • « Accidents » de cuisine: en Inde, les cuisines prennent plus facilement feu que partout ailleurs dans le monde… (voir plus loin).
  • Harcèlement sexuel (voir plus loin).

Ces graves violences sont très répandues ! Chaque année, des milliers de femmes défigurées à l’acide ou assassinées par un mari croyant à une liaison extraconjugale ou une prochaine séparation (une simple rumeur peut suffire) et des millions de femmes battues et fliquées par leur mari, leur belle-mère, leur frère, leur neveu ou même leur fils pour chacun de leur déplacements hors du domicile (lorsqu’elles ont l’autorisation de sortir).

Ces différentes formes de violences expliquent un taux de suicide en Inde chez les femmes de 15 à 40 ans beaucoup plus élevé que dans le reste du monde. Le nombre de décès par « accidents », notamment lors de cuisines en feu, est également anormalement élevé.

En résumé, l’Inde semble cumuler plusieurs records du monde:

  • taux de suicide des femmes
  • taux de femmes battues et brûlée à l’acide
  • taux de femmes assassinées par leur mari ou membre(s) de leur famille
  • taux d’« accidents » de cuisine, d’accidents mortels de femmes

Comment est-ce possible, comment en est-on arrivé à de pareilles extrémités ?

4. Dot et cuisines en feu…
Les cuisines prennent bizarrement facilement feu en Inde. Et les victimes sont rarement la mère ou la (les) soeur(s) des maris… Selon l’étude indépendante de The Lancet (2009) 106’000 femmes meurent par le feu chaque année!! 294 femmes par jour!! Je ne parle ici que des assassinats par le feu (kérosène la plupart du temps). Il y a de nombreux autres moyens de se débarrasser d’une épouse encombrante en simulant un suicide par ingestion d’acide ou un autre produit toxique, pendaison, saut dans le vide, rails de chemin de fer, etc.. En ajoutant à cela les chiffres d’assassinats non déguisés (jet d’acide, feu, arme blanche, arme à feu, etc.) on peut donc estimer que 400, 500 ou 600 (plus encore?) femmes sont assassinées chaque jour. Chaque jour. En ajoutant à cela l’avortement sélectif, les suicides (dûs aux pressions et à toutes sortes de violences), pas étonnant que 40’000’000 de femmes manquent à l’appel en Inde…

Lorsque la famille d’une épouse ne veut ou ne peut pas faire de cadeaux supplémentaires (dot) à la famille de l’époux, lorsqu’elle refuse de céder au chantage, ou simplement si le mari a tout à coup la possibilité de se (re)marier avec une femme dont la famille est plus fortunée (dot plus conséquente), il est très courant que la famille du marié se débarrasse de l’épouse… La faible valeur d’une femme, la culture, le laxisme de la police, la corruption, le fait que la famille de la victime ne porte souvent pas plainte, etc. sont autant de raison pour que cette pratique se poursuive. Les femmes qui survivent à leurs brûlures vivent un enfer terrible:

  • Douleurs
  • Infirmité
  • Dépression
  • Suicide, tentatives de suicide
  • Honte (elles se sentent le plus souvent responsables de l’échec de leur mariage)
  • Pas de réinsertion dans la société, de possibilité de trouver du travail (on méprise ces femmes vues comme responsables de ce qui leur est arrivé et de l’éclatement de leur famille)
  • Perte de la garde des enfants
  • Abandon de leurs proches et de leur famille natale qui fuient l’oprobe
  • Pas ou si peu de centres d’accueil
  • Pas d’autre solution que de retourner vivre auprès de leurs bourreaux
  • Finissent à la rue, tombent dans la mendicité

Bien souvent les autres femmes de la famille (belle-soeur(s), belle-mère) sont complices ou ferment les yeux… Les femmes ne sont pas toujours tendres entre elles. Les chiffres en Inde sont ahurissants! Pour autre exemple, dans le seul Etat du Maharashtra, 11’000 enfants de 3 mois et plus disparaissent chaque année! Je parle ici d’enlèvements, pas de parents cherchant à se débarrasser d’une fille. A noter qu’en Belgique, 200 (!) enfants disparaissent chaque année et ne sont jamais retrouvés mais c’est un autre sujet…

5. Un rôle sacré !
Le modèle idéal (pour l’homme) de la culture indienne et de son sens de la famille est d’attribuer à la femme le privé (foyer) et à l’homme le publique (sortir et travailler). La femme indienne a le rôle de gardienne de la tradition et de la culture. Et comme ce rôle « sacré » demande des sacrifices, on éduque dès le plus jeune âge les petites filles à être soumises, silencieuses, discrètes, calmes, etc. On leur inculque que leur seul véritable et « bon » avenir est d’être mariée et d’avoir des enfants. De tout donner à son mari et à la vie familiale donc d’abandonner toutes velléités d’indépendance, de carrière, de découvertes.

Dans les familles conservatives – qui constituent l’écrasante majorité – la jeune fille sait que dès qu’elle aura fini ses (courtes) études, elle devra se marier. Et pas avec celui de son choix. On marie l’homme que le patriarche choisit. Pas l’homme qu’on aime et on ne se marie pas avec un homme d’une caste ou d’un niveau de vie inférieur. Une jeune femme doit se soumettre et accomplir son « devoir ». Le mariage et la maternité sont présentés comme l’unique et le plus grand bonheur que puisse rêver une jeune fille. Et elles le croient.

Renoncement:
– Abnégation, sacrifice de soi-même.
– Action de renoncer à quelque chose, de cesser de rechercher ce à quoi on tenait: renoncement aux honneurs.
– Action de se priver de toute satisfaction personnelle, de s’oublier soi-même: mener une vie de renoncement.

 Plier:
– Courber, fléchir, céder, accepter.
– Courber quelque chose de flexible.
– Soumettre quelqu’un, quelque chose à quelque chose, le forcer à s’y adapter.

Aux côtés de la culture et de son système, la pression familiale, le cinéma, la télévision, les autres médias et la publicité envoient le même message de soumission, exhortent les femmes à accepter ce modèle aliénant. Dans la publicité, on voit parfois des femmes « modernes » qui on troqué leur sari pour un jean et un pull décolleté mais qui vantent un produit pour le nettoyage des toilettes ou une marque de riz.

6. Une rivale fragilisée
Plutôt que de se rebeller contre la domination masculine, les femmes se font la guerre entre elles. Ce comportement navrant est la raison principale qui permet à tout ce « système » de continuer à stagner et au rapport de force de rester si inégalitaire. Il est plus facile à la mère ou à la sœur du marié de passer leurs nerfs sur l’épouse de celui-ci plutôt que de revendiquer l’égalité en affrontant les hommes de la famille.

Encore une fois, la très large majorité des hommes indiens vivent avec leurs parents, leurs frère(s) et sœur(s) et leur épouse sous le même toit. Les familles aisées choisissent le plus souvent également de rester en groupe. L’arrivée de l’épouse dans sa belle-famille vient déranger l’équilibre de la hiérarchie féminine établie. Les femmes (belle-mère, belle(s)-sœur(s) et fille(s) de celle(s)-ci) peuvent craindre pour leur place dans cette hiérarchie ou tout simplement éprouver le besoin de démontrer gratuitement leur supériorité.

Toutes les raisons sont bonnes pour dénigrer, accabler ou battre la nouvelle venue:

  • Famille natale qui n’a pas payé une dot suffisante ou qui ne fait ensuite pas suffisamment de cadeaux à la famille d’adoption.
  • Tâches ménagères mal exécutées.
  • Comportement trop « indépendant »: elle a un emploi, elle sort du foyer trop souvent (courses, amies, sport ou autres), elle a des paroles revendicatrices, etc.
  • Ses vêtements ne sont pas assez traditionnels.
  • Elle est trop (ou pas assez) jolie.
  • Elle n’est pas assez soumise à son mari.
  • Elle ne satisfait pas son mari sexuellement (tout se dit et tout se sait).
  • Elle ne parvient pas à fournir un enfant à son mari.
  • Elle a accouché d’une fille plutôt que d’un garçon.

On vit en permanence sous le même toit et les hommes par ordre d’ancienneté ont le pouvoir. Ensuite, en règle générale, la femme la plus âgée (la belle-mère) femme ou veuve du patriarche à plus de pouvoir que les autres femmes. La hiérarchie se poursuit en rapport à l’âge mais une femme mariée, même sans enfant, passe devant sa grande sœur si celle-ci n’a pas d’époux. Une femme qui a donné naissance à un héritier mâle à généralement plus de « pouvoir » que sa grande sœur qui n’aurait fournit qu’une fille à son époux.

Le plus affligeant est que les femmes se font la guerre pour des « pouvoirs » dérisoires: les tâches ménagères, la composition du repas du soir, le choix de la série télé abrutissante parmi toutes celles inondant les ondes ou le fait de savoir qui est l’épouse la plus « idéale », celle qui correspond le plus à l’image que la société attend d’elles. L’idéologie patriarcale est tellement enfoncée que les femmes elles-mêmes jouent le jeu, ne se rebellent pas, font la police, se dénoncent et se punissent.

Les questions d’importance appartiennent aux hommes: gestion de l’argent (salaires des membres de la famille, patrimoine, héritages, achats), études des enfants, choix des conjoints, libertés accordées (travail, déplacements, vie sociale de chacune, etc.).

Une épouse maltraitée reste dans la très large majorité des cas chez sa belle-famille pour les raisons suivantes:

  • Elle ne veut pas abandonner son enfant (la garde revient le plus souvent au père puisque celui-ci travaille et… parce qu’il est le père).
  • La séparation ou le divorce est un échec très mal vécu par une femme parce que son honneur, son bonheur et sa « raison d’être » est d’être mariée.
  • Elle n’a pas de travail et ne sait où aller.
  • Elle ne veut pas être une charge pour sa famille natale.
  • Elle ne veut pas faire honte à sa famille natale.
  • Sa famille natale refuse de la reprendre.
  • Elle est menacée et/ou craint les représailles de son mari ou de membres de sa belle-famille (et/ou de sa famille natale): coups, attaque d’acide, assassinat (par couteau, arme à feu, feu à son sari ou à la cuisine, etc.).

Le plus souvent, la famille natale d’une épouse refuse de reprendre celle-ci parce que:

  • Il est normal qu’un mari batte sa femme.
  • Si la mariée subit des violences, c’est qu’elle a un mauvais comportement.
  • Le divorce est une honte pour toute la famille.
  • On ne trouvera pas d’autre mari pour une femme divorcée.
  • La dot a été payée: on n’a pas payé puis fait des « cadeaux » à la belle-famille pour rien !
  • Le retour de la mariée est une charge financière d’autant plus que le plus souvent les femmes ne travaillent pas ou ont des emplois précaires et mal rémunérés.

7. Harcèlement sexuel
L’état de la situation hors des foyers n’est pas plus reluisant. Dans les bus, dans les gares (les trains ont des compartiments réservés aux femmes), au collège, à l’université, dans la rue et les autres lieux publics, le harcèlement et les attouchements sexuels sont si répandus que sous la pression des associations de défense des femmes, en 1997, le Gouvernement a enfin rebaptisé le sympathique « Eve teasing » (taquiner Eve…) « harcèlement sexuel ». Il en a également mieux défini les différentes formes ce qui permet une meilleure prise de conscience des répercussions qu’a le harcèlement sexuel sur les femmes qui en sont victimes. Elles sont:

  • apeurées
  • honteuses
  • en colère
  • se sentent humiliées
  • ne savent pas quoi faire et vers qui se tourner

Pour les plus sensibles ou les moins soutenues ou pour celles dont le harcèlement se poursuit sur une longue durée, les répercussions sont:

  • peur de sortir
  • déprime, dépression
  • rejet de sa féminité
  • absentéisme, baisse du niveau scolaire chez les étudiantes
  • arrêt des études
  • suicide

La société défend et excuse les garçons en évoquant leur découverte de la sexualité et la pression de leurs hormones. Plus fort encore, elle culpabilise les filles en évoquant leurs vêtements, leur maquillage et en soulignant qu’elles doivent rester à la maison. Bref, ce n’est jamais la faute de l’homme, c’est parce qu’il a été provoqué par le comportement et les habits de la femme qu’il lui a fait des gestes obscènes ou qu’il lui a aimablement proposé « de la sauter ».

Le droit à la dignité et le droit à la sécurité sont floués et la victime en arrive souvent à se rejeter la faute sur elle-même en se demandant ce qui ne « va pas » chez elle plutôt que ce qui ne « va pas » chez le lamentable abruti qui la harcèle.

Les rares femmes qui ont eu le courage et l’énergie de mener leur plainte jusqu’à un procès ont vu le plus souvent leur harceleur ou agresseur acquitté: même depuis la nouvelle définition du harcèlement sexuel, « attouchements » ne veut pas dire grand-chose devant la loi qui ne « reconnait » que le viol avec pénétration.

Je ne compte déjà plus le nombre de Suissesses et de Françaises qui m’ont raconté l’indifférence et la bêtise crasse qu’elles ont rencontrées lors du dépôt de leur plainte dans les gendarmeries ou les commissariats de police de leur pays. En ce qui concerne l’« accueil » donné aux Indiennes…

L’Université de Mumbai a rendu obligatoire dans les universités et les collèges de la ville la création de cellules d’aide (Women’s Development Cells) où les jeunes femmes peuvent chercher soutien. Mais la peur de la stigmatisation (puisque la société les rend toujours coupables) fait que peu de jeunes femmes osent dénoncer leur cas. De plus, la mise en place de ces cellules est parfois très lente (par la faute des étudiantes elles-mêmes) ou pas financée par les directeurs d’écoles (écrasante majorité d’hommes à ces postes) rechignant.

Les commissariats de police ont également reçu des directives concernant la prise en charge des victimes de harcèlement sexuel ou des (rares) femmes battues ou violées qui osent venir chercher refuge mais le corps de police est pour le moins patriarcal…

Je peins ici un tableau bien noir de l’Inde concernant les violences faites aux femmes mais il est malheureusement vrai. Les ambassades de nombreux pays déconseillent à leurs ressortissantes de voyager dans certains états du nord ou même de se rendre à Delhi où les femmes s’imposent un véritable couvre-feu après 19h car les agressions et les enlèvements sur le bord de la route sont nombreux. Les victimes sont emmenées de force dans une voiture et sont violées par plusieurs individus avant d’être relâchées. Le harcèlement et les attouchements y sont bien plus fréquents qu’à Mumbai qui est considérée comme une des villes les plus sûres.

Les Occidentales qui ont parcouru l’Inde sac à dos en bus et en train ont toutes vécu des regards, gestes, commentaires ou attouchements. Des femmes m’ont raconté avoir été poursuivies par des hommes à l’arrière de rickshaw qui leur faisaient toutes la panoplie des gestes salaces avec leurs mains et leur langue, ce qui en outre ne dérangeait pas le chauffeur poursuivant ni même parfois le conducteur de la victime qui peut s’amuser à ralentir.

J’ai connu une étudiante canadienne qui ne voulait plus sortir de son appartement tant les regards la pesaient. Je l’accompagnais pour aller recharger sa connexion internet ou parvenais parfois à la convaincre de sortir enfin pour aller en bord de mer ou au cinéma se changer les idées. Il faut toutefois remarquer que ces regards appuyés ne sont pas toujours que salaces: ils traduisent également la faim et la tristesse de ce nombre incalculable d’hommes qui ne connaîtront jamais ni l’amour d’une femme ni la sexualité (non tarifée).

Certains Indiens – déjà très triviaux avec les Indiennes supposées vierges jusqu’au mariage – se sentent très « inspirés » par les Blanches et les Noires qui sont des « salopes qui couchent avant le mariage ». En effet, les publicitaires et producteurs de films, soumis au diktat de la « pure Indienne qui se réserve à son futur mari », sont d’une formidable mauvaise foi: les marques de lingerie exposent des femmes de type caucasien dans leurs publicités, très rarement des Indiennes qu’on ne peut dévêtir. Ce sont des femmes blanches également qui tournent dans les clips ou les films avec des « héros » qui couchent avec de nombreuses conquêtes. Les filles faciles que le héros indien va retrouver ivre en boîte de nuit pour « oublier son amour impossible avec son élue indienne » sont des Blanches.

Il y a également tout un marché noir du DVD pornographique avec évidemment une prédominance des productions américaines et européenne (les productions indiennes sont pour le moins naïves, peu « inspirées » et bâclées techniquement). Les stands de DVD proposant des films indiens (de cinéma traditionnel) piratés pullulent ouvertement dans les marchés et dans les gares. J’ai écumé les stands de nombreuses gares de la ville, vécu et observé qu’un homme (blanc ou indien) peut difficilement s’arrêter à un stand sans se voir proposer du porno dissimulé dans des sachets plastics.

Divers facteurs accentuent les frustrations (donc les violences) des jeunes et moins jeunes Indiens:

  • La séparation des hommes et des femmes (pas d’endroits où se rencontrer, pas de loisirs communs, pas de sorties, pas d’autorisation de se parler).
  • Le flicage permanent des femmes par leur entourage.
  • La volonté des jeunes femmes de rester vierges jusqu’au mariage, de préserver leur honneur, de ne pas être vues avec des hommes.
  • La naïveté et la méconnaissance de la sexualité des femmes (et des hommes) maintenues dans l’ignorance de tout.
  • La quasi impossibilité de trouver un endroit où batifoler sans être découvert.
  • Le manque de femmes dû à l’avortement sélectif (rapport 100/94 en 2012).

Cette frustration, attisée par le visionnage de DVD et de sites internet pornographiques, est une autre cause du harcèlement, des violences et des agressions. Elle explique également en partie un autre record dont l’Inde peut se targuer: 50% des enfants ont subi des attouchements sexuels (source: Satyamev Jayate, émission TV). Puisqu’il est si difficile d’avoir une relation avec une femme, certains se reportent sur l’homosexualité ou les enfants.

8. Retour aux bases les plus élémentaires
Les associations organisent dans les collèges des workshops pour sensibiliser les jeunes au harcèlement sexuel. On y apprend aux garçons le respect de l’indépendance, des choix et du corps des femmes. Et on y exhorte les jeunes femmes à ne pas se taire et à réagir en cas de harcèlement, d’attouchements et d’agression.

L’éducation inégale et les modèles catastrophiques qu’ont suivis les garçons (père, frères, oncles, vedettes de cinéma agressifs et servis par des femmes soumises) obligent les animateurs à expliquer des choses semblant pourtant d’une évidence limpide. Il faut expliquer aux jeunes que toutes les femmes doivent être traitées avec respect, pas seulement leur sœur et leur mère. Notons que le jeune ou moins jeune garçon qui demande maladroitement et en la tripotant à une femme si « elle aime sucer » menacerait de traverser la ville pour aller fracasser celui qui poserait la même question à sa sœur…

Il faut également expliquer que les filles ont le droit de choisir leur petit ami. Que, contrairement à Salman Khan sur grand écran (et dans son plus jeune âge), on ne peut pas forcer une fille à nous aimer, que ça ne va pas fonctionner, que l’amour et le désir d’une femme ne se gagnent pas par l’agressivité et le harcèlement.

Les animateurs des workshops présentent aux jeunes garçons un autre modèle d’homme fort auquel s’identifier: un homme qui respecte les choix des femmes et dont le rôle n’est pas de les « protéger » en les enfermant et en les méprisant mais de protéger l’égalité entre les sexes. Un homme à l’opposé du jeune héros traditionnel agressif, cogneur et égocentrique qui inonde le cinéma et la télévision indiens.

Dans mes cours et mes présentations, j’insiste sur le lien qu’il y a entre l’attitude qu’une femme a dans sa vie de tous les jours (son estime personnelle, son exigence que toutes les personnes de son entourage la respectent) et ses capacités physiques au combat (explosivité, détermination absolue à ne pas être victime, état reptilien). Contrairement à un professeur d’auto-défense traditionnel – qui reste dans le purement physique – ma méthode m’amène donc à débattre de sociologie, du respect de soi et de la revendication d’être libre. L’exigence que doit avoir une femme d’être traitée avec respect dans sa vie de tous les jours est primordiale pour atteindre l’efficacité physique si la fuite n’est pas possible et si la dissuasion verbale n’a pas stoppé l’(les) agresseur(s). On ne peut pas être soumise ou maltraitée à la maison et/ou au bureau et espérer entrer en état de refus absolu de subir l’agresseur dans une situation de danger. L’auto-défense réaliste, par essence, présente des ramifications féministes.

J’ai donné des cours à des jeunes Indiennes de situation modeste. L’éducation, la pression et les menaces qu’ont reçues ces jeunes filles m’ont forcé à leur rappeler des « évidences » qui auraient fait se marrer des adolescentes suisses. (Quoique la situation d’une jeune Suissesse de confession musulmane dans une cité genevoise, encadrée par un père et des frères « traditionalistes » n’est guère plus enviable. A noter également que ses frères, eux, ont le droit de sortir, boivent de l’alcool et couchent avec des jeunes femmes de n’importe quelle confession).

Quelques principes « de base » à l’attention des jeunes Indiennes:

  • Tu t’appartiens, personne ne doit décider pour toi.
  • Ton frère n’a pas à te commander et à contrôler tes déplacements et le choix de tes amis.
  • Ton bonheur passe avant celui de ton père qui serait si heureux que tu remplisses ton « rôle sacré ».
  • Ton corps n’est pas fait pour le plaisir exclusif des hommes mais pour ton plaisir en premier lieu.
  • Bats-toi pour marier l’homme de ton choix et uniquement quand et si tu as envie de te marier.
  • Le mammifère humain femelle est aussi efficace au combat que le mammifère humain mâle.
  • Ne fais pas exclusivement dépendre ton bonheur du mariage. D’autres ingrédients, passions, centres d’intérêts sont nécessaires au bonheur. Une femme a le droit de sortir du cercle restreint familial, ne fais pas tout tourner autour d’un époux.
  • Une femme ne vaut pas « plus » parce qu’elle est passée de « Mademoiselle » à « Madame ».
  • Les lionnes, les fouines, les rates ne sont jamais violées.
  • Pourquoi ne dit-on pas « Damoiseau » aux hommes non mariés ?
  • Tu es née « femelle » et pas « femme » selon le sens patriarcal imposé.
  • Le respect ne se reçoit pas, il faut le gagner. C’est très dur, ça passera par encore plus de violences et plus de femmes assassinées mais c’est le prix de la liberté.
  • Les hommes ne vont pas changer un système qui, le croient-ils, les avantage; c’est à toi de te battre pour gagner l’égalité.
  • Veux-tu que ta petite sœur subisse les mêmes pressions et le même « avenir » ?
  • Si c’est un tel bonheur de se marier et de suivre la « voie sacrée » pourquoi autant de jeunes femmes se suicident-elles dans ton pays ?
  • Si tu acceptes que ton père et tes frères te privent de tes droits et libertés élémentaires, tu ne seras pas efficace face à un agresseur, verbalement comme physiquement.
  • Le non-respect de soi et la soumission dans la vie de tous les jours mènent tout droit à la peur et à la soumission face à un agresseur.
  • Ton frère et ton père « protecteurs » ne te protègent de rien en te cloîtrant à la maison car la très large majorité des viols sont commis par des membres de la famille: le mari, le frère, le père… La psychose du viol est un chantage, il n’est qu’un moyen de contrôle. Si tu risques d’être violée et/ou battue, c’est d’abord par l’un de tes « protecteurs ».

Le changement passera par la compréhension et le décryptage de la culture et du système qui les maintient dans la méconnaissance, la soumission, la naïveté et le contrôle. Si les femmes continuent à attendre patiemment que la société change d’elle-même, elles peuvent encore attendre longtemps. Le respect ne se reçoit pas, le respect se gagne. Ce qui m’est cependant pesant, c’est que leur situation est déjà lourde et que mon approche « martiale » qui les pousse à se confronter à leur oppresseur ne fait que leur ajouter de la pression. Celles qui tenteront de se rebeller quelque peu se mettront en danger. Mais que faire d’autre ?

Il est en outre très difficile de pratiquer les exercices de défense physique car ces jeunes filles n’ont pour la plupart jamais eu de contact rapproché avec un homme. Dans les groupes, il n’y a qu’une ou deux jeunes femmes plus téméraires qui acceptent que moi ou ceux qui m’assistent les saisissions au poignet, au bras, aux cheveux ou à la taille ou que nous nous allongions sur elles au sol. Les autres regardent en rougissant. Pour bon nombre de ces jeunes femmes, je suis le premier homme avec lequel elles ont un « contact » physique mais elles doivent me cogner parce que je suis un « agresseur »… Ceci est triste pour elles, pesant pour moi et particulièrement pathétique pour un pays qui se gausse d’être une puissance montante qui se modernise.

9. Agressivité / Soumission
Le modèle indien, bien plus que le modèle dans lequel j’ai grandi, pousse les jeunes garçons à être agressifs et les filles à être soumises. Comme dans tous les autres pays mais d’une manière bien plus nette encore, dès l’enfance, les filles et les garçons sont préparés à remplir le rôle que la société veut qu’ils tiennent. Il y a des codes (culturels et non naturels !) à respecter d’où mon constant rappel de ce qu’est la vie d’une lionne ou de la femelle guépard. La femelle chasse comme le mâle, se bat comme le mâle, est libre comme le mâle, est respectée (crainte) par le mâle !

Les garçons font des jeux agressifs et sont encouragés à commander, contrôler, posséder, exiger. Les parents (la mère autant que le père) mettent en permanence le garçon en avant. Les filles quant à elles, sont poussées à apprendre à céder, à ne pas être exigeantes ni turbulentes.

A l’adolescence la pression monte encore et les jeunes femmes voient leurs libertés restreintes: tâches ménagères, interdiction de sortir, interdiction de poursuivre des études, interdiction de côtoyer les garçons, etc. Le comble est que ce sont les mères, les grand-mères, les tantes et les grandes sœurs elles-mêmes qui, plutôt que pousser les jeunes vers la porte du changement, entretiennent et inculquent la soumission ! Que ce soit en Occident ou en Inde, j’ai toujours été beaucoup plus consterné par la soumission et la résignation des femmes plutôt que par la connerie et la lâcheté des hommes qui craignent de perdre la main.

Les femmes de la famille enseignent à la petite fille puis à l’adolescente son rôle à tenir pendant que les hommes supervisent. Les frères contrôlent et commandent leurs sœurs. Ils connaissent leur entourage et échangent les informations avec les autres garçons du collège. Tout le monde se connait, s’entraide et joue son rôle pour encadrer le parcours si épanouissant des filles. A en devenir cinglé !

Il est quasiment impossible de côtoyer qui que ce soit sans que la famille en soit informée. C’est typiquement indien de « tout vouloir savoir » et parfois comique: comme j’aime découvrir de nouveaux quartiers de Mumbai, j’ai habité plusieurs immeubles où j’ai rencontré nombre de gens que je n’avais jamais vus mais qui avaient déjà après quelques jours des informations sur moi. Quand je monte dans un ascenseur avec un Indien, je n’ai jamais à lui dire sur quel bouton d’étage presser pour moi. Evidemment, je suis le plus souvent le seul « gora » (Blanc) de mes immeubles mais ceux-ci font le plus souvent une vingtaine d’étages pour un total de 40 à 80 appartements. Au niveau du flicage, la jeune fille indienne en fleur est 10’000 fois plus observée par ses compatriotes que moi le gora, ce qui donne une idée de son pouvoir de manœuvre…

10.  Des « valeurs » opposées
Les jeunes filles indiennes (à l’exception du 0,01% qui prennent des avions, qui ont un téléviseur dans leur chambre ou un écran sur le vélo de leur salle de fitness) ne grandissent pas avec « Ugly Betty », « Sex in the city » ou « Un gars, une fille » à la télévision, des programmes montrant des femmes indépendantes et libres. Elles n’ont pas vu non plus Ashley Judd dans « Double jeu » (Double Jeopardy) ou Jodie Foster dans « A vif » (The Brave One). Elles sont bien au contraire gavées d’insupportables feuilletons qui passent en boucle et assènent le « modèle sacré de la famille idéale » avec ses bonnes-femmes qui se font des guéguerres à la maison pendant que les hommes ont le droit de travailler et de sortir.

J’en connais un rayon sur ces feuilletons suite à la demande d’une amie indienne de tenir compagnie à sa mère durant son absence pour un voyage d’affaires. Et tenir compagnie, en Inde, ça ne veut pas dire écrire dans une chambre à l’écart. J’ai eu la « chance » de babysitter une dame de près de 90 ans passant 18 heures par jour devant les feuilletons, volume à fond (il n’y a également qu’en Inde où on peut faire un pareil boucan dans son appartement sans que les voisins ne se déplacent jamais).

Durant quatre jours, j’ai eu l’impression d’être le petit merdeux du film de Kubrick « Orange Mécanique » attaché devant la télévision avec des allumettes lui maintenant les paupières ouvertes. Mais ces 60 heures de télé poubelle que j’ai subies ajoutées aux commentaires, analyses et traductions de ma « taulière » m’ont appris certains tenants de la condition féminine indienne. (A noter que les Indiens sont au sommet de l’art du tittytainment concernant la partie « entertainment » du concept; à en faire rougir de plaisir Zbigniew Brzezinski !)

Parallèlement, la modernité croissante de l’Inde et la contamination matérialiste et capitaliste à l’américaine envoie aux jeunes filles (des villes) un message d’émancipation qui leur « propose » d’être sexy et indépendantes. Certaines jeunes filles sont en quelque sorte tiraillées entre ces deux modèles opposés: partagées entre l’envie d’avoir un travail, de gagner de l’argent, de côtoyer des hommes et les injonctions formelles de leur famille.

Les jeunes garçons rêvent de coucher avec la fille moderne (plus excitante et qui en jette auprès des copains) mais qui devra rapidement retourner dans le moule traditionnel s’il ne veut pas perdre la face. Tout comme une défaite de cricket contre le Pakistan, il n’y a rien de plus humiliant pour un Indien que de ne pas parvenir à « tenir » sa femme, sa copine (ou sa fille, sa sœur). Une femme ne doit pas parler aux autres hommes, ne part pas étudier à l’étranger, attend le mari qu’on lui impose, doit accoucher d’un héritier mâle et mourir avant son mari.

11. Mes femmes, mon honneur
Le garçon apprend très jeune que les femmes sont les possessions des papas et des maris et qu’ils doivent les protéger (?). Ce qui veut dire également les protéger d’elles-mêmes si elles dévient du rôle qui leur est imposé. Un homme se sent en danger si sa femme, sa sœur ou sa copine n’obéit pas parce que sa masculinité dépend de sa faculté à maîtriser « ses » femmes. Il est donc aux aguets et prêt à tout si son honneur est menacé. Mais c’est plus facile de taper sa sœur que d’aller s’en prendre au gars qui l’a draguée.

Ce qui n’arrange rien est que les Indiens sont très sensibles au sujet de leur image, de ce que les autres pensent d’eux. On ne déconne pas avec leur honneur et leur orgueil ! Mes amis indiens sont surpris de ma faculté à rire de moi-même en jouant au crétin, au faible, au peureux ou en imitant un gay caricatural. Ils en sont incapables. Puisqu’en outre et en premier lieu la société leur dit qu’ils sont les « propriétaires » de leurs femmes, ils sont donc beaucoup plus vexés et blessés lorsqu’une femme les quitte ou « insulte » leur honneur par un quelconque comportement. Ce manque de distance et de faculté à rire d’eux-mêmes est une des explications supplémentaires des violences si répandues.

12. Des trophées-bonniches
Le fait que l’Inde – tout comme le reste du monde – soit de plus en plus matérialiste met encore plus de pression sur les hommes: on existe par la possession, il faut gagner, il faut décrocher un bon job payant. Le jeune garçon pense que son agressivité lui permettra d’obtenir ce qu’il désir. Il quitte sa campagne pour venir travailler en ville en rêvant de ses modèles: star de cinéma (Salman Khan) ou champion de cricket (Sachin Tendulkar) et de son futur piédestal de maître de sa famille.

Quel respect des femmes pourrait avoir un jeune homme si, depuis sa naissance, on lui a fait comprendre qu’il est plus important que sa sœur ? Qu’il a mieux été nourri que sa sœur ? Qu’il a vu son père, ses oncles et ses frères régner en maîtres absolus sur toutes les femmes de la famille ? Qu’il a suivi des études et pas sa sœur ? Qu’il a eu le droit de sortir et d’avoir des activités en dehors de la maison et pas sa sœur? Qu’on lui a inculqué que les femmes n’ont de la valeur qu’en fonction de leur mariage, qu’elles sont censées se marier, faire un enfant mâle et mourir avant leur mari ? Que ses héros qu’il voit à la télévision et au cinéma sont agressifs et misogynes (les acteurs sont des demi-dieux et les écrans de télévision jamais éteints) ? Et qu’aucune voix ne s’élève ?

Dans cette culture d’agressivité et de conquête, les femmes ne sont que des trophées réduits à un rôle de faire-valoir et de bonniche. Si le trophée-bonniche se révolte, on le mate. Et toute la société cautionne parce que si on cogne le trophée-bonniche c’est parce qu’on l’aime et qu’on est impulsif et qu’on est stressé au travail. Et ça ne regarde personne et toute façon tout le monde s’en fout.

13. Le mâle modèle Bollywood, Kollywood, Tollywood…
Tout le business cinématographique indien pue la caricature violente de la domination masculine et véhicule ces images auprès des jeunes qui veulent ressembler à leurs héros. Dans les films, on voit les patriarches dominant tous les membres de leur famille, on voit la jeune « héroïne » résignée et en pleurs devant la décision de son père de la marier à untel alors qu’elle est amoureuse en secret d’un autre jeune homme et, surtout, on voit des jeunes héros agressifs et hypersensibles. Pauvre petit chou: si l’élue de ton cœur se refuse à toi ou doit marier un autre, tu as le droit de tout casser, de la harceler et/ou de devenir un « Don », un mafieux violent qui met la ville à sac parce que son cœur est brisé.

14. Violences ordinaires des jeunes
Les filles sont les possessions des hommes donc également des petits amis amoureux. Les violences prenant naissance dans le cadre du collège ne sont malheureusement pas rares et son bien plus fréquentes que dans les collèges suisses ou de la banlieue parisienne:

  • flicage de la petite amie, interdiction qu’elle parle aux autres garçons
  • contrôle de ses déplacements
  • contrôle vestimentaire
  • menaces de violences physiques
  • menaces de répandre des ragots salissant son intégrité
  • pressions pour obtenir des faveurs sexuelles
  • violences physiques et sexuelles

L’ego des garçons est tellement poussé à fleur de peau et dépendant de leur capacité à maîtriser leur « conquête » qu’il n’est pas rare qu’un petit ami (ou prétendant) blessé ou éconduit partent en vrille. La vengeance de son « honneur perdu » peut se décliner de différentes manières:

  • harcèlement pour que l’élue cède aux avances
  • menaces de violences, de répandre des ragots
  • jet d’acide au visage
  • passage à tabac (seul ou avec des amis)
  • viol (seul ou avec des amis)
  • assassinat (seul ou avec l’aide d’amis)

Les journaux relatent chaque jour ces drames. Mais les statistiques, déjà alarmantes, ne sont jamais que le sommet de l’iceberg.

15. Tout pour un garçon
Plusieurs jeunes Indiens âgés de 18-23 ans que j’ai rencontrés m’ont fait la remarque que bien souvent leurs petites amies parlent rapidement de mariage. Ceci est très révélateur de l’idéologie générale et de la culture du mariage: le rôle « sacré » donné à la femme et à la vie de famille fait croire aux jeunes femmes que c’est seulement le trio amour/protection d’un homme – mariage – enfant (mâle) qui leur donnera une raison d’être et le bonheur. Elles veulent se caser rapidement et ne pas être vues avec un garçon qui ne la garderait pas.

Et évidemment, une jeune fille vue avec différents garçons (même sans leur donner la main) est une jeune fille sale et perdue alors qu’un garçon côtoyant des filles n’est jamais stigmatisé.

16. Suicides
Si les femmes apprennent le renoncement et la soumission, les garçons, eux, ont la responsabilité d’assurer la sécurité financière de la famille. Ils sont poussés vers la performance, vers le « réussir à tout prix » qui va déterminer leur valeur. Leur position est évidemment plus enviable que celle des femmes puisqu’ils sont plus libres et ne subissent pas de violences mais ils ne sont pas moins sous pression même si le taux de suicide est près de 3 fois plus élevé chez les jeunes femmes que chez les jeunes hommes. Le taux officiel est de 148 pour 100’000 chez les jeunes femmes et constitue deux tiers des décès alors que le taux des hommes est de 58 pour 100’000 et représente un quart des décès. Le taux de suicide de la population mondiale est de 14,5 pour 100’000. Les jeunes femmes indiennes se suicident donc 10x plus que le reste du monde (source: Christian Medical College, Vellore, Anuradha Bose) et les statistiques officielles sont bien en-dessous de la réalité.

Dans les familles à bas revenus ou à revenus moyens, le garçon le plus doué est sous pression pour réussir de hautes études. On le rêve ingénieur, banquier ou avocat. Sa famille se prive pour sa scolarité par amour et par fierté d’avoir un fils qui réussit mais également dans l’espoir que son salaire à venir pourra payer la retraite et les soins des membres âgés de la famille. L’étudiant qui échoue à ses examens ne se le pardonne parfois pas.

L’agressivité est un modèle qui fonctionne pour le garçon avec ses sœurs et les autres filles pendant les 20 premières années de sa vie mais dans le monde du travail, l’agressivité physique et le manque de contrôle sont un handicap. Pour décrocher un job en compétition avec d’autres prétendants, le jeune ingénieur en informatique ne peut plus utiliser son arme favorite et autrefois si efficace dans sa famille et au collège. Il n’est pas préparé à ça d’autant plus que jusque là, il était un petit chouchou trop gâté à qui on passait tout et qui plus est pas habitué à la compétition (même pas sportive car les Indiens font très peu de sport).

Les causes du taux très élevé du suicide des femmes sont les suivantes:

  • violences domestiques (viol conjugal, menaces, chantage, coups, exploitation)
  • violences liées à la dot
  • mauvais traitements de leur famille ou de leur belle-famille
  • mariage forcé
  • viol
  • aucun soutien, aucun espoir de changement
  • pas d’aide de la famille natale
  • pas d’aide de la police ou de l’Etat

Il est très facile, plus encore dans les zones rurales, de corrompre le rare policier qui se déplacerait pour rencontrer l’époux violent. Le laxisme des représentants de la force publique est tel qu’on en croirait même que le policier qui se déplace le fait dans le seul but d’être corrompu.

Concernant les cas de viol d’une jeune fille vivant chez ses parents, bien souvent le père a plus de haine envers sa fille qu’envers le violeur lui-même. Et le poids du « déshonneur » que la jeune fille fait peser sur la famille, sa détresse et sa honte ainsi que son rêve brisé de se marier un jour et d’avoir des enfants (une fille impure ne trouve pas de mari) poussent de nombreuses femmes à commettre l’irréparable.

Chez les femmes âgées de 15 à 34, le suicide par le feu est la première cause de décès (source: Christian Medical College, Vellore, Anuradha Bose). En Inde, les saris prennent très facilement feu dans les cuisines… Ce genre d’« accident  » est le meurtre le plus facilement déguisable pour la belle-famille de la mariée lors de problème de dot. De nombreux « accidents » (ou femmes poussées au suicide) sont donc en fait des homicides bénéficiant de la complaisance d’un corps de police pour le moins corruptible. Les « enquêtes » sont bâclées. Parce qu’il est communément admis, d’autant plus dans des forces de police si patriarcales, que la jeune fille qui ne se soumet pas ou qui est un poids financier pour sa belle-famille ne mérite pas de vivre.

17. Dépendance et aliénation
Il y a plusieurs facteurs principaux qui enferment les femmes dans une position d’infériorité:

  • Le rôle sacré de soumission à la vie de famille.
  • Les pressions de la société, de la famille et de tout le système pour renoncer à l’indépendance, à une carrière ou à des désirs personnels déviant de la ligne fixée.
  • Le « tout pour un garçon ».
  • Le refus des familles à investir dans les études de leur fille (qui doit le plus souvent arrêter d’étudier ou de travailler après son mariage et qui ne doit pas pouvoir être indépendante).
  • Les expériences traumatisantes de harcèlement dans la famille, au collège, au bureau, dans les transports, dans la rue, etc.
  • La non-acceptation des subalternes masculins d’être commandés par des femmes qui devraient rester à la maison.
  • Le renoncement d’étudier et ou de travailler suite aux pressions familiales, professionnelles et au harcèlement endémique généralisé.

Encore une fois, il faut vivre en Inde et parler aux femmes pour se rendre compte à quel point la situation est bien pire qu’elle ne l’a jamais été en Occident.

Le refus du patriarche de laisser ses filles étudier et les difficultés de celles-ci à le faire dans de bonnes conditions empêche les femmes à obtenir de bons diplômes. Celles qui travaillent n’ont le plus souvent pas de formation et sont cantonnées dans des petits jobs où elles sont d’autant plus exposées à la précarité et au harcèlement. C’est le serpent qui se mord la queue et le meilleur moyen d’assurer la pérennité de la domination masculine.

18. Fatalisme et responsabilité
Trop souvent, quand j’explique à de jeunes Indiennes avec des mots et des exemples adaptés (et de l’humour) que c’est à elles qu’il incombe de mettre un frein à toutes les inégalités, pressions et violences qu’elles subissent, j’ai l’impression d’être un extraterrestre fraîchement débarqué sur la planète Inde !

Evidemment, les femmes de classes supérieures qui ont analysé d’autres cultures, voyagent ou regardent des films européens ou américains me comprennent mieux mais quel faible pourcentage représentent-elles de la population féminine indienne ?

J’en suis arrivé à conclure que bien malheureusement la majorité des Indiennes acceptent la violence comme une part de leur vie, comme quelque chose d’inévitable. L’apprentissage de la soumission dès l’enfance associé à une société qui ne condamne pas les violences commises à leur encontre les mène à la résignation. En Inde, le chemin est encore très long. Mais s’y est-on seulement engagé ?

 

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